Parvenu dans un journal d’Istanbul dans les années 30 avec pour seule indication le nom de l’auteur présumé : Maurice Agueev, le roman a été publié puis oublié après avoir fait scandale. On a longtemps soupçonné, par les similitudes du style, que Nabokov aurait pu choisir ce nom d’emprunt pour couvrir un travail qui frôlait les limites de la moralité.
Il est des romans comme des hommes. Certains sont placés sous le signe de la clandestinité, insaisissables vertiges de l’être écrivant face à son écriture. Roman avec Cocaïne fait partie de ces oeuvres qui ont une vie à part entière et dont les conditions d’écriture demeurent mystérieuses. Ces oeuvres mythiques dont l’histoire se mêle à celle des pratiques littéraires d’une époque. Parvenu dans un journal d’Istanbul dans les années 30 avec pour seule indication le nom de l’auteur présumé : Maurice Agueev, le roman a été publié puis oublié après avoir fait scandale. Nulle trace de son auteur. On a longtemps soupçonné, par les similitudes du style, que Nabokov aurait pu choisir ce nom d’emprunt pour couvrir un travail qui frôlait les limites de la moralité. Puis le roman s’est repassé sous le manteau aux férus de littérature russe de l’époque, des normaliens aux professeurs d’université, comme une sorte de secret des templiers jalousement gardé. Mais la vie de ce roman ne s’arrête pas là. En 1998, 10/18 réédite Roman avec Cocaïne. Sorti de l’ombre et de la clandestinité, ce chef-d’oeuvre inconnu passe à la postérité. Roman avec Cocaïne est doublement une oeuvre initiatique. Par sa thématique, par l’histoire des lettres qu’elle raconte. Parce qu’on ne sait pas qui est ce Maurice Agueev qui a outrepassé les limites du genre.
Si aujourd’hui Frédéric Beigbeider signe un Nouvelles sous ecstasy, c’est - peut-être - une façon de rendre un hommage irrévérencieux au travail de M. Agueev. Roman avec cocaïne n’est pas une simple plongée dans les limbes de l’esprit humain, dans les paradis artificiels. Par delà l’aventure humaine d’un adolescent qui découvre les choses de la vie, c’est une extraordinaire quête de l’écriture. A travers les errances de l’adolescence, de l’expérience sexuelle à celle des drogues, en passant par la construction de soi, un jeune homme se découvre à lui-même. Un écrivain part à la recherche des mots, sonde les méandres de l’expérience humaine. La vanité du jeune homme pauvre qui découvre les milieux bourgeois de Pétersbourg et leurs joies futiles. La douce horreur d’un meurtre à la syphilis sur une jeune fille innocente. Le héros nous ouvre les portes des milieux décadents de la Russie de l’époque, comme un théâtre tragique de la vie. Au terme de ce parcours initiatique, le lecteur se laisse mener dans les pensées intimes du jeune homme qui s’ébauche. Voyage intérieur au coeur d’un être, d’une époque, d’un mode d’écriture. Roman avec Cocaïne est une expérience des limites tant celles humaines que celles de l’écriture. De l’hallucination du cocaïnomane à celle de l’écrivain il n’y a qu’un pas. L’écriture suit le parcours du héros : rapidité nerveuse du jeune homme avide d’expérience, vertiges du drogué où les mots se cherchent.
C’est en tous cas un extraordinaire voyage dans l’âme humaine et les années 30 que nous propose M. Agueev. Parions que l’histoire de ce roman mystérieux n’en restera pas là. Il reste beaucoup à dire et à découvrir sur cet auteur inconnu. Et si l’on ne connaît que l’un de ses romans, c’est une oeuvre à lire à tout prix !
Après avoir fait scandale lors de sa première publication dans les années trente, Roman avec cocaïne fut plébiscité lors de sa parution en français en 1983. Attribué successivement à un agent secret, à un certain Mark Lévi, et même à Nabokov, ce roman-culte reste l’une des grandes énigmes de la littérature contemporaine. À travers le portrait psychologique très sombre d’un adolescent moscovite à la veille de la révolution de 1917, son mystérieux auteur explore les ressorts cachés de la conscience humaine. Un classique de la littérature russe actuellement indisponible en grand format. En cadeau, inséré dans le livre, une nouvelle inédite du même auteur : « Un sale peuple », traduite du russe par Bernard Cohen.
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