Soutine et l’école de Paris

Soutine arrive a Paris en juillet 1913 et decouvre alors un monde très different de sa Bielorussie natale. Il est rapidement assimile au juif immigre, a l’artiste typique de l’école de Paris, avec tous les prejuges qui s’y attachent.

L’école de Paris designe un ensemble d’artistes etrangers — peintres, sculpteurs, poètes — venus s’installer dans la capitale française au debut du XXe siècle. Ce mouvement artistique informel reunissait des createurs de toute l’Europe, attires par le bouillonnement culturel de Montparnasse et de Montmartre. Parmi ces artistes, on comptait des noms illustres comme Marc Chagall, Amedeo Modigliani, Jacques Lipchitz, Ossip Zadkine ou encore Pinchus Kremegne — tous voisins de Soutine a La Ruche, cette cite d’artistes mythique du passage Dantzig.

Figure centrale du monde de l’art, le moins connu et le plus mysterieux des artistes de sa génération, Chaim Soutine a fait l’objet d’une grande exposition a Paris pour la première fois depuis 34 ans, en 1973 a l’Orangerie.

Le portrait par Modigliani et la symbolique cachee

C’est en étudiant le portrait que Modigliani fit de Soutine que Marc Restellini a decide de faire cette exposition. Dans ce sublime portrait, il a decouvert que le bel Italien donnait a Soutine, le plus discretement possible, une symbolique religieuse en le peignant avec la main gauche pratiquant la benediction des Cohen, cette famille des grands pretres du Temple de Jerusalem. Ce detail volontairement secret revelait une personnalité hors du commun que Modigliani voulait immortaliser, comme pour donner a Soutine une dimension mystique.

L’amitie entre les deux hommes etait profonde. Soutine, arrive a Paris sans le sou, trouve en Modigliani un compagnon de misere et un allie artistique. Les deux peintres partageaient la boheme de Montparnasse, entre cafes et ateliers. C’est d’ailleurs Modigliani qui presentera Soutine a son marchand Leopold Zborowski, ouvrant ainsi la voie a la reconnaissance de son talent.

Un style expressionniste unique en France

Cette personnalité très particuliere lui fait developper un art longtemps incompris, marginalise, assimile souvent a un artiste malsain, difficile, sur lequel tous les poncifs de l’antisemitisme ambiant viennent se greffer pour en faire un marginal des son arrivee a Paris. Comme Modigliani, il a une carriere très singuliere, entouree de legendes ; artiste maudit, il meurt sans etre vraiment revele sous son vrai jour.

Qualifie a juste titre d’artiste expressionniste, Soutine est le seul a avoir represente ce mouvement en France alors qu’il est la base même de tous les mouvements qui se developpent aussi bien en Allemagne qu’en Autriche a la même période. L’expressionnisme de Soutine se caracterise par des couleurs violentes, des formés distordues, une matiere picturale epaisse appliquee au couteau, et une intensité emotionnelle sans pareil. Ses portraits scrutent les ames avec une acuite troublante, ses paysages semblent agites par une tourmente interieure, et ses natures mortes — notamment la célèbre Carcasse de Boeuf inspiree de Rembrandt — atteignent une puissance visceral rare.

Veritable visionnaire, il transcende une realite pour la transformer en une representation imaginaire avec près d’un siècle d’avance. A la charniere de plusieurs mouvements a peine encore naissants, il s’appuie sur ses predecesseurs les plus classiques et les plus illustres (Rembrandt, Courbet, Corot, Cezanne…) pour devenir le precurseur majeur des plus grands artistes contemporains : de Pollock a De Kooning. Referent pour tout le mouvement Cobra mais également pour Francis Bacon dont la puissance picturale est dans la stricte lignee de celle de Soutine.

Il est temps qu’une institution parisienne mette fin a tous ces cliches d’un autre age et rende hommage a cet artiste qu’il convient de redecouvrir.

L’exposition a la Pinacotheque de Paris (2007-2008)

La Pinacotheque de Paris a présenté, du 10 octobre 2007 au 2 mars 2008, une grande exposition consacrée a Soutine, montrant un artiste genial, scrutateur des ames et de l’esprit au travers d’environ 80 tableaux, dont la majorite etaient des oeuvres entierement redecouvertes et exposees pour la première fois. De nombreuses toiles ont ete restaurees pour cette occasion. L’ensemble provenait des plus importantes collections privees et de musées internationaux français, japonais, suisses et americains.

Soutine visite par ses portraits la personnalité des modèles qu’il choisit. Il en tire la quintessence et exhume de chacun d’eux ce qu’aucun artiste n’avait su voir.

Le catalogue, très documente, permettait de mieux cerner l’ensemble des aspects essentiels qui font la force et l’unicite de Soutine : ses liens avec le Judaisme, sa fortune critique, sa relation triangulaire avec Albert Barnes et Paul Guillaume qui lui apportera fortune et notoriete, mais aussi ses caracteristiques artistiques, comme ses liens culturels avec le passe et l’avenir, sa passion pour les series comme Monet, et sa force d’anticipation. Autant de points developpes par Jacqueline Munck, Sophie Krebs et Marc Restellini.

Jeunesse en Bielorussie et formation a Vilnius

Ne dans un ghetto près de la Berezina, dixieme enfant d’un tailleur très pauvre, Soutine grandit dans le shtetl de Smilovitchi, près de Minsk, au coeur de l’Empire russe. La vie dans ces communautés juives de Bielorussie etait marquée par la pauvrete, les interdits religieux et l’isolement culturel. Le judaisme orthodoxe de sa famille, qui interdisait la representation des figures humaines, rend d’autant plus remarquable le destin artistique de Soutine.

Malgre ces contraintes, le jeune Chaim ressent très tot un besoin irresistible de dessiner. Place en apprentissage chez un oncle tailleur a Minsk a l’age de neuf ans, il decouvre progressivement le monde de l’art. En 1907, il se rend a Minsk pour etudier le dessin aupres de Krueger, un artiste juif. C’est la qu’il rencontre Michel Kikoine, qui deviendra un ami de toute une vie.

En 1910, Soutine part pour Vilna (aujourd’hui Vilnius, en Lituanie), alors l’un des centres culturels majeurs de la communauté juive d’Europe de l’Est. Il travaille comme retoucheur chez un photographe pour assurer sa subsistance et s’inscrit a l’Academie des Beaux-Arts. Trouble et nerveux, il echoue d’abord au concours d’entree suite a une erreur de perspective, mais se represente et reussit. Son professeur Rebakoff le considere alors comme un élève brillant.

Chronologie de la vie de Chaim Soutine

Les annees de formation (1893-1912)

1893 — Naissance de Chaim Soutine a Smilovitchi, près de Minsk. Il est le dixieme des onze enfants de Zalma (Salomon) et Sarah Sutin. Son pere etait un petit tailleur juif du village et la famille Soutine se nourissait de pommes de terre cuites, de harengs et de pain noir. Soutine s’est toujours plaint d’avoir faim, même dans sa gloire ; on dit même qu’il ignora l’existence du pain blanc jusqu’a l’age de quinze ans.

1902 — Lorsqu’il a neuf ans, il est place en apprentissage chez son oncle qui est tailleur a Minsk.

1907 — Soutine se rend a Minsk pour etudier le dessin. Un nommé Krueger, artiste juif directeur de l’école, lui enseigne les rudiments de la pratique de l’art. Il y rencontre Michel Kikoine.

1910 — Il part pour Vilna et fait des retouches chez un photographe pour assurer sa subsistance. Il s’inscrit a l’Academie des Beaux-Arts. Son professeur Rebakoff le considere comme un élève brillant.

L’arrivee a Paris et La Ruche (1912-1919)

1912 — C’est le docteur Rafelkes qui va financer en partie le voyage vers la Ville-Lumiere. Pinchus Kremegne fait venir les deux amis a Paris.

1913 — Soutine a 20 ans. Il arrive a Paris le 14 juillet avec Michel Kikoine. Il habite au 9 boulevard Edgar Quinet, puis loue un atelier a La Ruche, rue Dantzig, quartier proletarien de Vaugirard. La Ruche, au 2 passage Dantzig, accueillait jusqu’a 140 artistes a la fois, dont Cendrars, Zadkine, Leger, Chagall. Soutine s’inscrit a l’école nationale des Beaux-Arts et travaille a l’atelier de Fernand Cormon qui, une génération auparavant, avait ete le professeur de Toulouse-Lautrec et Van Gogh.

1914 — Il habite la Cite Falguiere, fait la connaissance de Modigliani qui deviendra son ami intime et le presentera a son marchand Leopold Zborowski. Le 2 aout 1914, ordre de mobilisation generale. Soutine se porte volontaire et se retrouve dans un groupe qui creuse les tranchees.

1919 — Il rencontre Zborowski qui l’envoie dans le sud de la France, a Ceret ou il vit et travaille. première rencontre avec Madeleine et Marcellin Castaing a La Rotonde.

La reconnaissance et la maturite (1920-1937)

1920-1922 — Sejours a Cagnes. A la fin du mois de janvier 1920, il apprend la mort de Modigliani et est ebranle.

1923 — Le grand collectionneur americain Albert C. Barnes achete d’un coup soixante toiles de Soutine. L’artiste commence a sortir de son isolement.

1924 — Sejours a Paris et a Cagnes. Soutine travaille dans un atelier rue du Mont-Saint-Gothard a Paris.

1925 — Impressionne par Rembrandt, Soutine peint La Carcasse de Boeuf, l’une de ses oeuvres les plus célèbres.

1927 — Exposition personnelle a la galerie Bing, Paris.

1927-1928 — Serie des Patissiers et des Communiants.

1929 — Soutine se lie d’amitie avec les Castaing. première monographie par Elie Faure.

1931-1935 — Il passe l’ete a Leves, près de Chartres, hote de Marcellin et Madeleine Castaing, qui deviennent ses principaux acheteurs.

1937 — Soutine emmenage a Paris dans un appartement rue Villa-Seurat. Rencontre au cafe du Dome Gerda Groth, qui a fui l’Allemagne nazie. Elle devient sa compagne.

Les annees sombres et la mort (1939-1943)

1939 — Soutine et Mademoiselle Garde vivent dans le village de Civry-sur-Serein, dans l’Yonne. Il se rend plusieurs fois a Paris pour consulter des medecins a propos de ses ulceres d’estomac.

1940-1942 — Le 15 mai, Mademoiselle Garde est deportee au camp de Gurs, dans les Pyrenees. Accompagne de Marie-Berthe Aurenche, ex-femme de Max Ernst, Soutine habite de petits villages d’Indre-et-Loire ou il se cache de l’occupant nazi, notamment a Champigny-sur-Veude, près de Tours. Il y peint d’admirables paysages.

1943 — Le 7 aout, on l’emmene en urgence a l’hopital. Il y meurt le 9 aout a Paris d’une perforation intestinale. Chaim Soutine est enterre au cimetiere de Montparnasse, le 11 aout.

Informations pratiques

Pinacotheque de Paris

28, place de la Madeleine

75008 Paris

Metro : Arret Madeleine

Ligne 8 : Balard - Creteil Prefecture

Ligne 12 : Mairie d’Issy - Porte de la Chapelle

Ligne 14 : Saint-Lazare - Olympiades

Bus : Arret Madeleine et Madeleine-Vignon

Autobus 42, 52, 24, 84, 94

Questions frequentes sur Chaim Soutine

Qui etait Chaim Soutine ?

Chaim Soutine (1893-1943) etait un peintre expressionniste ne a Smilovitchi près de Minsk, en Bielorussie. Dixieme enfant d’un tailleur juif très pauvre, il a quitte son pays natal pour etudier l’art a Vilnius, puis s’est installe a Paris en 1913. Il est devenu l’une des figures majeures de l’école de Paris, connu pour ses portraits intenses, ses paysages tourmentes et ses natures mortes saisissantes comme La Carcasse de Boeuf.

Quel est le style artistique de Soutine ?

Soutine est considere comme le principal representant de l’expressionnisme en France. Son style se distingue par des couleurs vives et intenses, des formés distordues, une matiere picturale epaisse appliquee au couteau et une grande force emotionnelle. Il s’est inspiré de maitres classiques comme Rembrandt, Courbet et Cezanne pour creer un langage pictural entierement personnel, devenant le precurseur de l’expressionnisme abstrait americain.

Qu’est-ce que l’école de Paris ?

L’école de Paris designe un ensemble d’artistes etrangers installes a Paris au debut du XXe siècle, notamment dans les quartiers de Montparnasse et a La Ruche. Ce mouvement regroupe des peintres comme Soutine, Chagall, Modigliani, Zadkine et Lipchitz, venus de toute l’Europe pour rejoindre la capitale artistique mondiale. Ces artistes partageaient une vie de boheme et une quete de liberté creatrice.

Quelle est la relation entre Soutine et Modigliani ?

Soutine et Modigliani etaient des amis proches dans le Montparnasse des annees 1910. Modigliani a realise un célèbre portrait de Soutine dans lequel il a cache une symbolique religieuse — la benediction des Cohen, les grands pretres du Temple de Jerusalem. Modigliani a également présenté Soutine a son marchand Leopold Zborowski, contribuant ainsi a la reconnaissance de son talent. La mort de Modigliani en 1920 a profondement ebranle Soutine.

Ou peut-on voir les oeuvres de Soutine aujourd’hui ?

Les oeuvres de Chaim Soutine sont conservees dans de grands musées internationaux : le musée de l’Orangerie et le Centre Pompidou a Paris, le MoMA et la Barnes Foundation aux États-Unis, ainsi que dans de nombreuses collections privees en France, au Japon, en Suisse et aux États-Unis. Des expositions retrospectives sont régulièrement organisees dans le monde entier.

Articles lies

### Exposition Moscou-Paris-Moscou Les échanges artistiques entre la France et la Russie ### L’art russe en France : Nature et spiritualite Panorama de l’art russe en France ### Anna Iourenkova, artiste russe Du figuratif au symbolique ### Le Festival des Cultures Juives Celebration de la culture juive en France ### Sculpteurs et dessinateurs russes L’art plastique russe et son influence