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Au cours des années 1850, la photographie fait son entrée dans le monde des champs de bataille. La reine Victoria envoie le photographe Roger Fenton en Crimée pour documenter le conflit, inaugurant ainsi une nouvelle ère du reportage de guerre. Le musée d’Orsay a consacré une exposition majeure à cette histoire fascinante.

La Crimée : quand la photographie entre en guerre

Au cours des années 1850, soit une quinzaine d’années après son invention, la photographie fait son entrée dans le monde des champs de bataille. Au début de l’année 1855, la reine Victoria envoie le photographe Roger Fenton en Russie pour effectuer un reportage sur la guerre de Crimée, afin de contrecarrer l’image négative qu’en transmet la presse britannique, notamment le correspondant du Times, William Russell.

La guerre de Crimée oppose à partir d’octobre 1853 la Russie à l’Empire ottoman, puis à la France et à l’Angleterre qui s’engagent quelques mois plus tard aux côtés des Turcs. L’essentiel des combats se concentre rapidement autour de la ville de Sébastopol, assiégée par les alliés et défendue par les Russes.

Roger Fenton à Sébastopol

Financé par l’éditeur Thomas Agnew, Roger Fenton, accompagné de son assistant Marcus Sparling, arrive à Sébastopol en mars 1855, plusieurs mois après le début du siège. Tant pour des impératifs techniques — la durée relativement longue des temps de pose — que pour des motifs idéologiques, Fenton ne réalise pas d’images montrant directement les combats, leur violence ou leurs victimes. Il photographie plutôt des champs de bataille avant ou après l’action.

La saison avançant, la température augmente et le collodion sèche trop vite. Fenton ne peut dès lors travailler que très tôt le matin. Il fait poser les chefs des différentes armées pour réaliser leur portrait, s’attachant tout particulièrement à montrer la diversité ethnique des troupes alliées. Ce sont essentiellement ces portraits et des « scènes de genre militaires » — chef haranguant ses troupes, hommes au repos, préparation des repas — qui composent l’album Incidents of Camp Life.

Fenton quitte Sébastopol après l’échec d’une nouvelle tentative d’entrée des alliés dans la ville, juste à temps pour échapper à une épidémie de choléra. Dès son retour à Londres, ses clichés font l’objet d’expositions et rencontrent un grand succès.

Le Panorama de Sébastopol : une oeuvre monumentale

Napoléon III, séduit par les clichés de Fenton apportés à Paris par la reine Victoria à l’occasion de l’Exposition universelle de 1855, décide d’envoyer à son tour des photographes en Crimée. Jean-Charles Langlois, peintre d’histoire spécialisé dans les panoramas glorifiant les victoires militaires françaises, s’embarque avec Louis-Eugène Méhédin, jeune photographe formé aux côtés de Gustave Le Gray.

Lorsqu’ils arrivent à Sébastopol à la mi-novembre 1855, le siège a pris fin. Comme l’Anglais James Robertson arrivé peu avant eux, ils peuvent entrer dans la ville pour photographier les batteries abandonnées et les bâtiments avant leur destruction par les troupes alliées. L’objectif de Langlois est de remplacer par des clichés les esquisses qui lui servent habituellement de point de départ pour ses panoramas.

Un panorama à 360 degrés depuis la tour Malakoff

Le musée d’Orsay possède un ensemble complet des 14 clichés qui, mis bout à bout, forment un panorama à 360 degrés, réalisés à partir de la tour Malakoff, point clé de la défense de la ville. À partir du mois d’août 1860, le Panorama de Sébastopol, peint d’après ces clichés, est installé dans une rotonde construite par Gabriel Davioud au rond-point des Champs-Élysées à Paris. Il reçoit 397 000 visiteurs avant d’être remplacé en 1865 par le Panorama de Solferino.

À l’occasion du 50e anniversaire du siège, en 1905, un musée a été construit à Sébastopol pour recevoir un nouveau panorama, réalisé par le peintre russe Franz Alekseevitch Rubo. Ce lieu illustre le lien profond entre la Russie et l’histoire militaire franco-russe.

L’évolution des techniques photographiques de guerre

La nature des images rapportées par les photographes est pour une bonne part conditionnée par l’évolution des techniques. Lors de la guerre de Crimée, la lourdeur et l’encombrement du matériel nécessaire à l’usage des négatifs verre au collodion humide, et la longueur relative du temps de pose — de l’ordre de quelques dizaines de secondes — ne permettent pas au photographe de se rendre au coeur des batailles pour en saisir l’intensité.

Soixante ans plus tard, durant la Première Guerre mondiale, il est devenu possible de prendre des instantanés. La photographie aérienne fait son apparition, de nombreux soldats possèdent des appareils légers et faciles à manier qui leur permettent de fixer leurs propres souvenirs, tandis que les procédés couleur font une timide entrée avec les autochromes.

Cette évolution technique, documentée dans l’exposition du musée d’Orsay, témoigne du rôle croissant de l’image dans la perception des conflits, une thématique que l’on retrouve également dans d’autres expositions de photographie russe présentées en France.

Les oeuvres exposées : photographes de la guerre de Crimée

Roger Fenton (1819-1869)

L’exposition présentait des planches de l’album Incidents of Camp Life, édité par Thomas Agnew and Sons en 1856, réalisées en épreuves sur papier salé à partir de négatifs verre au collodion humide :

  • General Bosquet and Staff — Cantinière

  • Group of Croat Chiefs — Cooking house of the Eight Hussars

  • L’Entente cordiale — Officers and men of the 8th Hussars

  • Group at Head Quarters (Lord Raglan, Pélissier et autres)

  • Zouave 2nd Division (portrait de Fenton par Marcus Sparling)

James Robertson (1813-1888)

Planches de l’album Souvenirs d’Orient (1855-1856), épreuves sur papier salé :

  • Le Télégraphe au sommet de Malakoff

  • Panorama de Sébastopol pris depuis Malakoff : le faubourg de Karabelnaïa, la rade et le port, les casernes, la ville haute

Jean-Charles Langlois, Léon-Eugène Méhédin et Frédéric Martens

Épreuves sur papier salé légèrement albuminé à partir de négatifs papier :

  • Panorama de Sébastopol pris de la tour Malakoff (14 épreuves, 1855)

  • La Tour Malakoff — Le Bastion central, fossé Est

  • Batterie et logements près de Malakoff — Ruine d’un dock à Sébastopol

Questions fréquentes

Qui est Roger Fenton, photographe de la guerre de Crimée ?

Roger Fenton (1819-1869) est un photographe britannique envoyé en Crimée en 1855 par la reine Victoria pour contrecarrer l’image négative du conflit véhiculée par la presse. Il a réalisé l’album Incidents of Camp Life, composé principalement de portraits et de scènes de la vie au camp, sans montrer directement la violence des combats.

Qu’est-ce que le Panorama de Sébastopol ?

Le Panorama de Sébastopol est une oeuvre monumentale peinte par Jean-Charles Langlois à partir de 14 clichés photographiques formant un panorama à 360 degrés, réalisés depuis la tour Malakoff. Présenté au public en 1860 dans une rotonde construite par Gabriel Davioud au rond-point des Champs-Élysées à Paris, il reçut 397 000 visiteurs.

Pourquoi les premières photos de guerre ne montrent-elles pas les combats ?

Les premiers photographes de guerre ne pouvaient pas capturer les combats en raison des contraintes techniques de l’époque : les négatifs verre au collodion humide nécessitaient un matériel lourd et encombrant, avec des temps de pose de plusieurs dizaines de secondes. Il était donc impossible de se rendre au coeur des batailles pour en saisir l’intensité.

Quelle est l’importance de la guerre de Crimée dans l’histoire de la photographie ?

La guerre de Crimée (1853-1856) marque l’entrée de la photographie dans le monde des champs de bataille, une quinzaine d’années seulement après son invention. C’est le premier conflit à être documenté photographiquement, ouvrant la voie au photojournalisme de guerre moderne.

Publié le 29 juin 2004. Dernière mise à jour : mars 2026.

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