La Forêt d’Ostrovski à la Comédie-Française

Pour la saison 2003-2004, la Comédie-Française a invité le célèbre metteur en scène russe Piotr Fomenko à monter La Forêt d’Alexandre Ostrovski. Les représentations se sont tenues à la Salle Richelieu du 18 septembre 2003 au 5 janvier 2004, en alternance.

Comme tous les hommes de théâtre russes, Piotr Fomenko connaît bien le dramaturge, auteur de quarante-sept pièces et initiateur d’un ton nouveau dans le théâtre russe au milieu du XIXe siècle. Il est familier de l’oeuvre d’Ostrovski qu’il aime : c’est la cinquième fois qu’il monte une de ses oeuvres, et la seconde fois qu’il met en scène La Forêt — la première, c’était il y a plus de vingt ans, en 1979, au Théâtre de la Comédie de Léningrad.

Cinq actes, douze personnages, un enchevêtrement de rapports humains et de relations de classes. Tout un monde paysan est là, grouillant d’intérêts, de rêves, de renoncements. Depuis la jeune fille pauvre, recueillie avec charité par une riche veuve, puissante propriétaire et ridiculement sensible au charme d’un très jeune étudiant, sans oublier l’intendante à l’étrange servitude, le naïf jeune paysan pragmatique, le raffiné à la cravate rose, l’officier de cavalerie en retraite, jusqu’aux deux acteurs de théâtre ambulant qui finiront par dénoncer les travers d’une société de province, égoïste et cruelle : que de chemins à emprunter, que de vies à découvrir !

On avance dans cette oeuvre comme dans une forêt qui aurait le pouvoir de charmer et d’effrayer, tout en préservant la vie et le rire. Cette comédie, par son amertume lyrique et ironique, ses multiples niveaux d’action et de conscience, son jeu de métaphores, est une oeuvre qui fonde l’identité du théâtre national russe.

Alexandre Ostrovski, père du théâtre russe

Créée en 1871, La Forêt est constamment reprise et reste, à ce jour, la pièce la plus représentée dans les théâtres de Russie. Elle fut qualifiée par un célèbre critique de l’époque de « théâtre shakespearien de l’actualité russe ».

C’est au sommet de sa gloire qu’Alexandre Ostrovski écrivit La Forêt. Il avait vingt-quatre ans et terminé ses études de juriste lorsque sa première oeuvre fut publiée. Toute sa vie, ses pièces furent représentées dans les théâtres impériaux et diffusées dans les plus importantes revues. En marge de son impressionnante production, il devait fonder l’Assemblée des Auteurs dramatiques russes, qu’il présida jusqu’à sa mort, et accepter la charge de directeur artistique des théâtres de Moscou.

Considéré comme un maître du théâtre de moeurs, il a dressé une fresque sociale minutieuse de la Russie, à travers des situations et des personnages représentatifs, dans une langue savoureuse et juste. À Moscou, au Théâtre Maly qu’on appelle la « Maison d’Ostrovski », il y a toujours au moins cinq ou six pièces de cet auteur au répertoire chaque année. Pour découvrir une autre facette de son oeuvre, voir également Alexandre Ostrovski - Le Coeur n’est pas une pierre.

Piotr Fomenko et Ostrovski

L’essai de Béatrice Picon-Vallin éclaire le lien profond entre Fomenko et Ostrovski. Le metteur en scène russe a l’impression de « sentir son esprit, ses intonations, la musique de sa pensée, de son discours, de ses pauses ».

« L’art du poète dramatique ne réside point dans l’invention de l’intrigue impensable, mais dans l’explication de l’événement invraisemblable par les lois de la vie. » — Alexandre Ostrovski

Dans ses pièces, Ostrovski, qui connaît bien la vie de son temps et en particulier les rapports de force fondés sur les lois de l’argent et du commerce, peint avec un relief tout particulier le milieu des marchands. Mais tout autant que fin observateur de la vie, Ostrovski est un homme de théâtre, un poète qui a approfondi le patrimoine théâtral européen en traduisant Cervantes, Shakespeare, Gozzi, Goldoni, et qui est proche des acteurs avec lesquels il correspond.

La Forêt est en cela une de ses oeuvres emblématiques, une des plus belles, où « la vie et le théâtre se testent mutuellement, se font passer un examen, qui se conclut par le triomphe, éphémère, de l’amour. C’est une sorte de mélodrame, palpitant de théâtralité », dit Fomenko. Le conflit essentiel entre théâtre et vie qui structure cette pièce passe aussi par celui qui oppose les deux comédiens, personnages centraux : l’acteur comique et l’acteur tragique.

Le travail sur la traduction

Auteur à la langue très riche, aux tournures subtiles, Ostrovski a écrit des pièces où, selon Fomenko, « le mot est tout ». Mais il est par là même très difficile à rendre en français. Le metteur en scène avance même qu’« Ostrovski n’est pas moins difficile à traduire que Pouchkine ».

Pour que le spectacle ne dépasse pas quatre heures, il a fallu couper la pièce de façon à la concentrer, sans toucher cependant à sa construction. Fomenko y a travaillé avec le traducteur André Markowicz. Des coupures s’imposaient, car certains passages difficiles à rendre en français auraient pu empêcher le public de suivre « la perspective du sujet et du spectacle ». Il fallait donc suivre « les lois de la perception du spectateur » et raccourcir de longs monologues, intraduisibles dans leur totalité, pour leur garder toute leur acuité.

Ce travail sur l’adaptation est déjà une proposition de mise en scène, puisque dans cette « version scénique » se trouvent déjà en germe les solutions de Fomenko pour imaginer — dans la gestuelle, les déplacements, la chorégraphie, les pauses, les silences, les monologues intérieurs, et la musique dont il a longuement choisi tous les morceaux — des « compensations » aux coupures.

L’héritage de l’Atelier Fomenko

C’est avec Loups et brebis, spectacle de fin d’études, que la première promotion d’élèves de Fomenko, noyau aujourd’hui de l’Atelier Piotr Fomenko, son théâtre à Moscou, a fait en juin 1992 ses premières armes en public et ciselé son jeu. Car Ostrovski est un matériau privilégié pour composer ce que Fomenko appelle la « partition du rôle » et celle des atmosphères, complexes, où l’acteur, qui doit jouer à la fois son rôle et l’ensemble du spectacle, saura en même temps dire, faire, penser et ressentir des choses différentes.

Le metteur en scène amoureux des mots sait en traduire le filigrane en langage théâtral. Il sait aussi parler des énigmes du texte, qu’il faut tenter d’élucider, sans pourtant tout éclaircir. Étonnement, énigmes, mystère de la vie, magie du théâtre : ces mots tournent savoureusement et malicieusement dans la bouche de Fomenko quand il parle de cette Forêt à créer sur la scène. Pour apprécier d’autres mises en scène de Fomenko, découvrez Les Trois Soeurs de Fomenko.

Distribution et équipe artistique

Le spectacle réunit une distribution exceptionnelle de sociétaires et pensionnaires de la Comédie-Française :

ComédienRôle

Christine FersenOulita Gérard GiroudonVosmibratov Martine ChevallierGourmyjskaïa Anne KesslerAxioucha Michel RobinKarp Christian BlancMilonov Denis PodalydèsFortunatov Roger MollienBodaev Laurent StockerPiotr Mathieu GenetBoulanov Michel VuillermozInfortunatov

Équipe technique et artistique

  • Adaptation scénique, illustration musicale et mise en scène : Piotr Fomenko

  • Texte français : André Markowicz

  • Scénographie et lumières : Igor Ivanov

  • Costumes : Maria Danilova

  • Chef de chant : Nicole Fallien

  • Mouvements scéniques : Natalia Dabbadie

  • Assistante à la mise en scène et interprète : Marina Abelskaïa

Le décor et les costumes ont été réalisés dans les ateliers de la Comédie-Française.

La scénographie d’Igor Ivanov

Le scénographe Igor Ivanov raconte sa longue collaboration avec Fomenko. C’est en 1971, à Léningrad, au Théâtre de la Comédie, qu’ils ont travaillé ensemble pour la première fois. Ivanov y était chef-décorateur, et Fomenko avait été invité comme metteur en scène pour Cette chère vieille maison d’Arbouzov.

« Dès qu’a commencé cette collaboration, nous avons constaté notre communauté de vues, notre défense passionnée des mêmes choix théâtraux et esthétiques, y compris sur les choses de la vie. » — Igor Ivanov, scénographe

Ensemble, ils ont monté toute une série de spectacles : La Guerre de Troie n’aura pas lieu de Giraudoux, Le Mariage et Le Jubilé de Tchekhov, Le Vieux Nouvel An de Rochtchine, Le Misanthrope de Molière, et déjà La Forêt d’Ostrovski.

Ivanov souligne la difficulté de travailler avec Fomenko, compensée par un intérêt extraordinaire. Le metteur en scène entretient avec ses décorateurs des rapports de grand respect et ne commande jamais une scénographie « comme on commande un vêtement chez un tailleur ». La liberté est totale. Sachant que Fomenko est passionné par l’improvisation, Ivanov ne définit jamais à l’avance la place des objets et des éléments de décor. Il compose sa scénographie de telle sorte qu’aucun déplacement ne puisse en altérer le schéma initial.

Béatrice Picon-Vallin note que l’espace scénique est « ponctué par le scénographe de souches d’arbres coupés net », une image puissante qui évoque la forêt du titre tout en suggérant la destruction et la transformation. Pour d’autres spectacles russes marquants sur les scènes françaises, voir Le Révizor de Gogol et L’Idiot de Dostoïevski.

Questions fréquemment posées

Qui est Alexandre Ostrovski et pourquoi est-il important pour le théâtre russe ?

Alexandre Ostrovski (1823-1886) est considéré comme le père du théâtre national russe. Auteur de quarante-sept pièces, il a fondé l’Assemblée des Auteurs dramatiques russes et occupé le poste de directeur artistique des théâtres de Moscou. Ses oeuvres, véritables fresques sociales de la Russie du XIXe siècle, restent parmi les plus jouées dans les théâtres russes. Au Théâtre Maly de Moscou, surnommé la « Maison d’Ostrovski », cinq ou six de ses pièces figurent chaque année au répertoire.

De quoi parle La Forêt d’Ostrovski ?

La Forêt, écrite en 1871, est une comédie en cinq actes mettant en scène douze personnages dans un enchevêtrement de rapports humains et de classes sociales. L’intrigue suit une jeune fille pauvre recueillie par une riche veuve, un monde paysan grouillant d’intérêts et de rêves, et deux acteurs de théâtre ambulant qui dénoncent les travers d’une société de province. Elle reste la pièce la plus représentée dans les théâtres de Russie.

Qui est Piotr Fomenko, le metteur en scène de La Forêt ?

Piotr Fomenko est un metteur en scène russe de renom, fondateur de l’Atelier Piotr Fomenko à Moscou. Grand connaisseur d’Ostrovski, il a monté cinq de ses pièces, dont La Forêt à deux reprises : en 1979 au Théâtre de la Comédie de Léningrad, puis en 2003 à la Comédie-Française avec une traduction d’André Markowicz. Il est reconnu pour son travail sur la « partition du rôle » et les atmosphères complexes.

Quelle est la place de La Forêt dans le répertoire théâtral russe ?

La Forêt est la pièce la plus représentée dans les théâtres de Russie. Créée en 1871, elle fut qualifiée par un célèbre critique de l’époque de « théâtre shakespearien de l’actualité russe ». Par son amertume lyrique et ironique, ses multiples niveaux d’action et de conscience, son jeu de métaphores, elle est considérée comme une oeuvre fondatrice de l’identité du théâtre national russe.