Les débuts artistiques à Moscou (1902-1912)

Issu d’une famille d’origine polonaise, Kasimir Malevitch quitte Kiev où il est né pour Moscou en 1902. Il y poursuit son éducation artistique et ses premières oeuvres sont proches du néo-impressionnisme et du fauvisme. Il expose plusieurs fois à l’Association des artistes de Moscou et se montre très sensible aux icônes — « tout le peuple russe m’apparaissait en elles dans toute son émotion créatrice » —, et s’inspire des tendances nouvelles, qu’il s’agisse du néo-primitivisme ou du cubo-futurisme (La femme au seau, 1912-1913).

Les collections de Chtchoukine et Morozov lui permettent de découvrir les cubistes parisiens — Violon, Violon sur une table, Instruments de musique de Picasso sont acquis en 1912 et 1913 — qui l’impressionnent durablement : ils révèlent un art dont l’objectif n’est pas de reproduire la nature mais de s’interroger sur la relation entre le signe et la réalité. Cette découverte du cubisme sera déterminante pour l’évolution de Malevitch vers l’abstraction, un parcours que l’on retrouve également chez d’autres artistes russes de cette génération.

La période zaoum et l’opéra Victoire sur le Soleil (1913-1914)

Inspirée du modèle linguistique, la période zaoum, ou alogique, de Malevitch — néologisme créé par le poète Khlebnikov pour désigner un poème jouant sur la signification du signifiant même de la langue — bouleverse la logique à travers le collage cubiste en juxtaposant des représentations de tailles différentes (Un Anglais à Moscou), ou en jouant de la fascination du public pour l’intitulé, c’est-à-dire le référent : Rixe sur le boulevard, Vol du porte-monnaie, Deux zéros sont des titres placés dans un cadre tracé sur une feuille de papier.

Il crée en 1913, avec Matiouchine et Kroutchenykh, un opéra zaoum, Victoire sur le soleil, dont il signe les décors et les costumes — géométriques — et qui annonce la « Dernière exposition futuriste : 0,10 » en 1915, à Saint-Pétersbourg. Malevitch s’inscrit ainsi dans le mouvement d’avant-garde artistique russe qui bouleversera l’art du XXe siècle.

Le Suprématisme et le Carré noir (1915-1918)

Lors de la « Dernière exposition futuriste : 0,10 » en 1915, à Saint-Pétersbourg, dix exposants s’efforcent de découvrir le zéro des formes. Malevitch y présente le Quadrangle noir, un carré noir, dont aucun angle ne fait 90 degrés, sur fond blanc, qui subvertit la notion de composition traditionnelle et définit le suprématisme : un univers absolu au-delà de l’objet qui s’intéresse à l’origine même de l’existence, au « zéro des formes » comme source de l’être.

« Quand disparaîtra l’habitude de la conscience de voir dans les tableaux la représentation de petits coins de la nature, de madones ou de Vénus impudiques, alors seulement nous verrons l’oeuvre picturale. Je me suis transfiguré en zéro des formes et je me suis repêché du trou d’eau des détritus de l’Art académique. » — Kasimir Malevitch, 1915

Il poursuit ensuite ses recherches sur les formes et les couleurs qui manifestent le mouvement : dans la série Carré blanc sur fond blanc, en 1918, les formes apparaissent par une différence de matité. Le manifeste Du cubisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural est publié à Petrograd puis à Moscou.

L’école Ounovis à Vitebsk (1919-1927)

En 1919, Malevitch part enseigner à Vitebsk où il fonde en 1920, avec ses amis, l’Ounovis (Affirmateurs du nouveau en art), la première école consacrée à l’art moderne dont l’objectif est de revêtir « la terre d’une forme et d’un sens nouveaux ». Parmi les membres fondateurs figurent El Lissitzky, Souiétine et Tchachnik.

Cette abstraction suprématiste est proche de l’utopie dans la mesure où elle s’éloigne de toute imitation du monde, où elle bouscule la figuration du donné sensible pour laisser surgir des formes nouvelles venues de nulle part et laisser espérer un monde à construire.

Ainsi se comprennent les « planites » et les « architectones » des années 1920 : structures abstraites et villes volantes appartenant à l’avenir. En 1922, le groupe quitte Vitebsk pour Petrograd. Malevitch est nommé directeur du musée de la Culture artistique de Petrograd en 1923, qu’il restructure (Ghinkhouk) avec Matiouchine, Mansourov, Filonov et Tatline. L’esprit de recherche formelle et d’expérimentation qui anime ces artistes russes se retrouve dans d’autres disciplines, comme en témoigne le travail de George Lavroff dans la sculpture Art Déco.

En 1927, Malevitch effectue un voyage déterminant en Allemagne. Il rencontre Walter Gropius et Moholy-Nagy au Bauhaus de Dessau. Une rétrospective est organisée à Berlin dans le cadre de la « Grosse Berliner Kunstausstellung ». Avant son départ, il confie une partie de ses écrits à Gustav von Riesen et ses oeuvres à Hugo Häring — une décision providentielle qui permettra la conservation d’une partie majeure de son oeuvre en Occident.

Les dernières années (1927-1935)

Malevitch rencontre des difficultés croissantes avec le pouvoir à partir de 1929. Il est renvoyé de l’Institut national d’histoire de l’art. Une « rétrospective » est organisée à la Galerie nationale Tretiakov à Moscou, pour laquelle il peint une série d’oeuvres impressionnistes et cézannistes géométriques antidatées — une tentative de reconstituer un parcours artistique conforme aux attentes du régime.

En 1930, à Leningrad, il est emprisonné et torturé pour « liaison avec l’étranger ». Les attaques de la presse stalinienne se multiplient. Son retour, à la fin de sa vie, au tubisme et à une forme de primitivisme pourrait être une conséquence de ces pressions politiques. L’histoire de Malevitch illustre le destin tragique de nombreux artistes russes confrontés au régime soviétique, une réalité que l’on retrouve dans les récits de la diaspora russe à Paris.

En 1932, un ensemble d’architectones, de tableaux suprématistes et de toiles post-suprématistes est présenté au Musée national russe de Leningrad. En 1933-1935, il rédige son autobiographie à la suggestion du critique Nikolaï Khardjiev. À la Première « Exposition des artistes de Leningrad », au Musée national russe, a lieu la dernière présentation publique de ses oeuvres en URSS jusqu’en 1962.

Kasimir Malevitch meurt le 15 mai 1935 à Leningrad, à l’âge de cinquante-six ans. Son oeuvre ne sera pleinement redécouvert en Russie qu’après la fin de l’ère soviétique. Comme d’autres artistes de l’avant-garde russe, son influence sur l’art occidental fut considérable, notamment à travers les liens entre Montmartre et les artistes russes et les échanges culturels entre Paris et Moscou.

Chronologie complète

  • 1879 — Naît à Kiev le 23 février, dans un milieu mi-polonais, mi-ukrainien ; est élevé à la campagne.

  • 1896 — S’installe à Koursk.

  • 1905 — Est témoin de la révolution.

  • 1907-1908 — S’installe à Moscou. Première participation aux expositions de la Société des artistes de Moscou.

  • 1910 — Participe à la première exposition du Valet de carreau, organisée par David Bourliouk et Larionov (Moscou).

  • 1911 — Première participation, avec David et Vladimir Bourliouk, Gontcharova, Larionov, Morgounov et Tatline, à l’exposition de l’Union de la jeunesse (Saint-Pétersbourg).

  • 1912 — Présente des grandes gouaches à l’exposition du groupe La Queue d’âne, fondé par Larionov et Gontcharova (Moscou). Début de son amitié avec Mikhaïl Matiouchine. Invité à la deuxième exposition de Der Blaue Reiter à Munich.

  • 1913 — Participe à l’exposition « La Cible » (Moscou). Décors et mise en scène de l’opéra La Victoire sur le soleil (représentations à Saint-Pétersbourg les 16 et 18 décembre). Œuvres cubo-futuristes et « transmentales » ou « alogiques » à la Septième exposition de l’Union de la jeunesse à Saint-Pétersbourg.

  • 1914 — Présente trois oeuvres au Salon des indépendants à Paris. Après la déclaration de guerre, réalise des affiches de propagande.

  • 1915 — À la « Dernière exposition futuriste de tableaux 0,10 » (Petrograd), figurent 39 oeuvres suprématistes, dont Quadrangle (Carré noir sur fond blanc). Du cubisme au suprématisme. Le nouveau réalisme pictural est publié à Petrograd puis à Moscou. Larionov et Gontcharova quittent la Russie pour Paris.

  • 1916 — Présente à l’exposition futuriste « Magasin » (Moscou) un ensemble d’oeuvres sous l’intitulé « Alogisme des formes ». Service militaire à Smolensk.

  • 1917 — 59 oeuvres du « Suprématisme de la peinture » à l’exposition du Valet de carreau. Après la révolution d’octobre, est élu membre de la Commission pour la conservation des biens artistiques et du passé, commissaire pour la préservation des biens du Kremlin.

  • 1918 — Début de son enseignement à Petrograd et à Moscou.

  • 1919 — Série des « Blancs sur blanc » à la 10e Exposition nationale à Moscou. À l’invitation de El Lissitzky, enseigne à l’école d’art de Vitebsk. « Rétrospective K. S. Malévitch. Itinéraire de l’impressionnisme au suprématisme », dans le cadre de la 16e Exposition nationale à Moscou.

  • 1920 — Fondation à Vitebsk du groupe Ounovis, avec El Lissitzky, Souiétine, Tchachnik, ayant pour ambition d’ouvrir le suprématisme à la création collective.

  • 1921 — Se consacre à l’enseignement, à la réflexion théorique, à ses Planites et Architectones. Installation de Kandinsky à Weimar, de Naum Gabo, Pevsner, El Lissitzky à Berlin ; Strzeminski et Kobro regagnent la Pologne.

  • 1922 — Publie Dieu n’est pas détrôné. L’Art. L’Église. La Fabrique. Quitte Vitebsk pour Petrograd avec le groupe Ounovis. Participe à la « Erste Russische Kunstausstellung » à la galerie Van Diemen, à Berlin, montrée l’année suivante au Stedelijk Museum d’Amsterdam.

  • 1923 — Nommé directeur du musée de la Culture artistique de Petrograd, qu’il restructure (Ghinkhouk) avec Matiouchine, Mansourov, Filonov, Tatline.

  • 1924 — Participe à la « XIV Esposizione Internazionale d’arte della città di Venezia ».

  • 1927 — En prévision de son voyage en Allemagne, réalise une série de chartes didactiques. 8-29 mars, séjour à Varsovie, expose à l’hôtel Polonia. 29 mars-5 juin, séjour à Berlin. Rencontre Walter Gropius et Moholy-Nagy au Bauhaus de Dessau. 7 mai-30 septembre, rétrospective Malévitch à Berlin, dans le cadre de la « Grosse Berliner Kunstausstellung ». Avant son départ, il confie une partie de ses écrits à Gustav von Riesen et ses oeuvres à Hugo Häring.

  • 1929 — Est renvoyé de l’Institut national d’histoire de l’art. « Rétrospective » à la Galerie nationale Tretiakov à Moscou, pour laquelle il peint une série d’oeuvres impressionnistes et cézannistes géométriques antidatées, présentée ensuite à Kiev.

  • 1930 — À Leningrad, est emprisonné et torturé pour « liaison avec l’étranger ».

  • 1932 — Un ensemble d’architectones, de tableaux suprématistes et de toiles post-suprématistes est présenté au Musée national russe de Leningrad.

  • 1933-1935 — Rédige son autobiographie à la suggestion du critique Nikolaï Khardjiev. À la Première « Exposition des artistes de Leningrad », au Musée national russe, dernière présentation publique de ses oeuvres en URSS jusqu’en 1962. Meurt le 15 mai 1935 à Leningrad.

Questions fréquentes sur Kasimir Malevitch

Qu’est-ce que le suprématisme de Malevitch ?

Le suprématisme est un mouvement artistique fondé par Kasimir Malevitch en 1915. Il s’agit d’une abstraction radicale qui vise à découvrir le « zéro des formes », un univers absolu au-delà de l’objet. Le suprématisme s’intéresse à l’origine même de l’existence et rejette toute représentation figurative au profit de formes géométriques pures — carrés, cercles, croix — sur des fonds unis. Le manifeste Du cubisme au suprématisme est publié en 1915 à Petrograd.

Pourquoi le Carré noir de Malevitch est-il célèbre ?

Le Carré noir (Quadrangle noir) de Malevitch, présenté en 1915 à l’exposition « 0,10 » à Saint-Pétersbourg, est considéré comme l’une des oeuvres les plus révolutionnaires de l’histoire de l’art. Ce carré noir sur fond blanc subvertit la notion de composition traditionnelle et marque la naissance du suprématisme. Il inaugure l’art abstrait radical en rejetant toute référence au monde visible. Fait remarquable : aucun de ses angles ne fait exactement 90 degrés, ce qui en fait davantage un « quadrangle » qu’un carré parfait.

Où peut-on voir les oeuvres de Malevitch aujourd’hui ?

Les oeuvres de Malevitch sont conservées dans plusieurs grands musées internationaux : le Musée national russe et l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, la Galerie Tretiakov à Moscou, le Stedelijk Museum d’Amsterdam (qui possède une importante collection confiée par Malevitch lui-même en 1927), le MoMA à New York, et le Centre Pompidou à Paris. Consultez la rubrique Expositions pour les événements en cours.

Quel est le lien entre Malevitch et l’école Ounovis ?

En 1920, Malevitch fonde à Vitebsk le groupe Ounovis (Affirmateurs du nouveau en art) avec El Lissitzky, Souiétine et Tchachnik. C’est la première école consacrée à l’art moderne, dont l’objectif est de revêtir « la terre d’une forme et d’un sens nouveaux ». L’Ounovis cherchait à ouvrir le suprématisme à la création collective et à l’appliquer à l’architecture et au design, donnant naissance aux « planites » et aux « architectones », structures abstraites préfigurant une architecture du futur.