Le spectacle 33 Evanouissements

« Je n’aime pas le théâtre, j’en ai vite assez, mais j’aime voir des vaudevilles ! » Pour le docteur Tchekhov, qui voit defiler dans son cabinet toute la misere du monde, il faut rire. Rire, coute que coute, non des souffrances qu’endurent ses contemporains mais de leur inaptitude a changer la vie. Les ames malheureuses et les corps oisifs peuvent entrer au magasin des accessoires comiques. Reste une vieille société russe finissante et de très joyeuses perspectives.

A Moscou, en 1935, le metteur en scene Vsevolod Meyerhold crée trois « plaisanteries » en un acte de son ami Tchekhov. Avec ses comediens, il decouvre que les personnages entrent constamment dans un État de catalepsie qu’il nommé « evanouissement ». Il en compte 14 dans Le Jubile, 8 dans L’Ours et 11 dans La Demande en mariage, soit un total de 33.

C’est dans cette vigilance artistique et politique que Meyerhold s’est approprie ces trois farces de Tchekhov. Loin du Tchekhov melancolique connu de nos scenes, ces farces sont des satires sociales dont Meyerhold voulait obtenir « un rire a travers les larmes » et « a travers ce petit vaudeville, toute une mer d’associations ». Travailler ainsi Tchekhov etait affirmer l’appartenance de cet auteur a une veine fantastique russe ou le grotesque et l’acuite politique ont leur part.

Vsevolod Meyerhold : le génie revolutionnaire du théâtre russe

Vsevolod Emilievitch Meyerhold (1874-1940) est l’une des figures les plus importantes et les plus tragiques du théâtre du XXe siècle. Ne Karl Kasimir Theodor Meyerhold dans une famille d’origine allemande a Penza, en Russie, il se convertit a l’orthodoxie et prend le prenom de Vsevolod en hommage a l’écrivain Vsevolod Garchine.

En 1898, Meyerhold rejoint le théâtre d’Art de Moscou fondé par Constantin Stanislavski et Vladimir Nemirovitch-Dantchenko. Il y joue notamment le role de Treplev dans la première de La Mouette de Tchekhov. Mais rapidement, Meyerhold s’eloigne du naturalisme de Stanislavski pour explorer des voies radicalement nouvelles.

Son oeuvre theatrale couvre les quatre premières décennies du XXe siècle et croise les grandes dates de l’histoire russe. Pionnier du théâtre de la convention, il developpe dans les annees 1920 la biomecanique, un systeme d’entrainement physique de l’acteur fondé sur l’idee que le corps est l’instrument premier de l’expression theatrale. En opposition au systeme psychologique de Stanislavski, Meyerhold part du mouvement exterieur pour atteindre l’emotion interieure.

Meyerhold s’inspiré du théâtre de foire russe (balagan), de la commedia dell’arte italienne, du théâtre kabuki japonais et du cirque pour creer un théâtre total, spectaculaire et engage. Ses mises en scene de Le Cocu magnifique (1922), Le Reviseur de Gogol (1926) et La Dame aux camelias (1934) sont restees legendaires.

En 1939, Meyerhold est arrete par le NKVD (police secrete sovietique). Torture, il est condamne a mort et exécuté le 2 fevrier 1940. Son théâtre n’est redecouvert qu’a partir de la fin des annees 1950, après sa rehabilitation posthume. Son epouse, l’actrice Zinaida Raikh, avait ete assassinee dans leur appartement peu après son arrestation.

Le théâtre russe d’avant-garde, de Meyerhold aux innovations contemporaines

Les trois farces de Tchekhov

Le Jubile (1891)

Le Jubile se deroule dans une banque qui célèbre son quinzieme anniversaire. Le directeur Chipoutchine prepare un discours pompeux tandis que sa femme, envahissante, et une vieille dame venue reclamer une pension ne cessent de l’interrompre. La piece ridiculise la vanite bourgeoise et la bureaucratie avec une precision comique feroce. Meyerhold y a denombre 14 evanouissements.

L’Ours (1888)

L’Ours met en scene Elena Ivanovna Popova, une jeune veuve qui s’est cloitree chez elle pour pleurer son defunt mari. Smirnov, un proprietaire terrien bourru, vient reclamer une dette. La dispute entre les deux personnages tourne a l’affrontement verbal puis au defi en duel… avant de se transformer en une declaration d’amour passionnee. Tchekhov qualifiait cette piece de « vaudeville en un acte ». Meyerhold y a compte 8 evanouissements.

La Demande en mariage (1888-1889)

La Demande en mariage est peut-etre la plus célèbre des farces de Tchekhov. Lomov, un proprietaire terrien nevrose et hypocondriaque, se rend chez son voisin Tchouboukov pour demander la main de sa fille Nathalie. Mais avant même d’avoir fait sa demande, Lomov et Nathalie se disputent furieusement a propos de la propriété des Boeufs, un champ mitoyen, puis au sujet de la valeur respective de leurs chiens de chasse. Entre les disputes et les malaises, la demande en mariage finit par se faire… presque par accident. Meyerhold y a releve 11 evanouissements.

Le Tchekhov comique : au-dela de la melancolie

L’image dominante de Tchekhov est celle d’un auteur melancolique, poète des reves brises et des vies gachees. Or, cette vision est partiellement trompeuse. Tchekhov lui-même insistait sur le caractere comique de ses oeuvres : il qualifiait La Mouette de « comedie » et La Cerisaie de « comedie en quatre actes », au grand dam de Stanislavski qui les montait comme des drames.

Les farces en un acte revelent un Tchekhov burlesque et incisif. écrites dans les annees 1880, elles précédent les grandes pieces et montrent un auteur nourri de la tradition du vaudeville russe et des feuilletons humoristiques qu’il publiait sous pseudonyme dans les journaux moscovites. Le rire y est un instrument de critique sociale : les personnages s’evanouissent parce qu’ils sont incapables de faire face a la realite, engonces dans leurs conventions et leurs pretentions.

Meyerhold a eu le génie de percevoir dans ces farces un Tchekhov qui appartient a la tradition du grotesque russe, celle de Gogol, de Saltykov-Chtchedrine et de Soukhovo-Kobyline — un théâtre ou le rire est inseparable de l’horreur, ou la comedie devoile la tragedie sous-jacente.

Les avant-gardes theatrales russes du XXe siècle

La fin du XIXe siècle et le « tournant du siècle » correspondent a un grand moment d’effervescence politique, sociale, intellectuelle et artistique en Russie. Cette période d’ouverture sur l’etranger et de croisements intenses entre les disciplines conduit le théâtre, en particulier en Russie, a remettre en cause le realisme academique. Le symbolisme et le naturalisme incarneront ces nouvelles voies d’evolution.

L’immense oeuvre de Meyerhold prend naissance au coeur de cette crise, a cet embranchement, pour s’en eloigner et renouveler profondement les pratiques. A cote de Meyerhold, d’autres figures majeures des avant-gardes theatrales russes ont marqué le XXe siècle :

  • Constantin Stanislavski (1863-1938) : fondateur du théâtre d’Art de Moscou et createur du « systeme » de jeu psychologique qui a revolutionne la formation de l’acteur dans le monde entier

  • Alexandre Tairov (1885-1950) : fondateur du théâtre de Chambre de Moscou, promoteur d’un théâtre synthetique melant danse, pantomime et musique

  • Evgueni Vakhtangov (1883-1922) : élève de Stanislavski qui a developpe le « realisme fantastique », synthese entre le psychologisme de Stanislavski et le théâtre de la convention de Meyerhold

L’erudition, le brassage des traditions theatrales, la violence des questions sociales qui les traversent, leur capacité a « bruler des questions » et a interroger l’essence du théâtre, frappent quand on etudie ces avant-gardes.

Pierre Hoden et la compagnie Les Affranchis

D’ou le desir de Pierre Hoden de monter ces trois farces avec le regard de ce geant du théâtre europeen. Danseur et comedien de formation, Pierre Hoden a travaille sous la direction de Jean-Louis Barrault, grace a qui il a fait ses premières mises en scene. Il a crée sa compagnie, Les Affranchis, en 1994, avec laquelle il privilegie un travail de croisement des disciplines — danse, théâtre, musique — entre professionnels et amateurs.

Dans l’ombre portee des decloisonnements que Meyerhold opéra dans le théâtre, Hoden a monte ces trois farces avec des amateurs, comme ce fut déjà le cas pour certains spectacles precedents, notamment Le Proces de Lucullus, présenté au théâtre Gerard Philipe l’annee precedente.

La traduction etait signee Catherine Hoden. La mise en scene reunissait : Nathalie Bernas, Letitia Besson, Katell Borvon, Seda Dolbachian, Philippe Houriet, Pierre Hoden, Roger Souza, Paulina Enriquez et Anne Mourier.

Le théâtre Gerard Philipe de Saint-Denis, lieu de creation des 33 Evanouissements en 2007

Informations pratiques

Spectacle : 33 Evanouissements — Le Jubile, L’Ours, La Demande en mariage

Auteur : Anton Tchekhov

D’après la creation de : Vsevolod Meyerhold (1935)

Mise en scene : Pierre Hoden

Traduction : Catherine Hoden

Lumieres : Jacques Rouveyrollis

Peinture : Milos Trifunovic

Son : Antony Aubert

Lieu : théâtre Gerard Philipe — Centre dramatique national de Saint-Denis

59 Boulevard Jules Guesde, 93207 Saint-Denis

Acces :

RER : ligne D, station Saint-Denis

Metro : ligne 13, station Saint-Denis Basilique

Tramway : Bobigny — Gare de Saint-Denis

Voiture : Porte de la Chapelle, autoroute A1, sortie n.2 Saint-Denis centre

Questions frequentes

Que signifie 33 Evanouissements de Tchekhov ?

33 Evanouissements est le titre donne par Vsevolod Meyerhold a sa mise en scene de trois farces en un acte de Tchekhov : Le Jubile, L’Ours et La Demande en mariage. Meyerhold a decouvert que les personnages entrent constamment dans un État de catalepsie qu’il nommé « evanouissement » : il en a compte 14 dans Le Jubile, 8 dans L’Ours et 11 dans La Demande en mariage, soit un total de 33.

Qui etait Vsevolod Meyerhold ?

Vsevolod Emilievitch Meyerhold (1874-1940) etait un metteur en scene et theoricien du théâtre russe, l’un des plus grands innovateurs de l’art theatral du XXe siècle. Ancien acteur du théâtre d’Art de Moscou de Stanislavski, il a developpe la biomecanique et le constructivisme theatral. exécuté par le pouvoir sovietique en 1940, son théâtre n’a ete redecouvert qu’a partir de la fin des annees 1950.

Quelles sont les farces en un acte de Tchekhov ?

Tchekhov a écrit plusieurs pieces courtes en un acte, parmi lesquelles L’Ours (1888), La Demande en mariage (1888-1889) et Le Jubile (1891). Ces farces, qualifiees de « plaisanteries » par Tchekhov, sont des satires sociales brillantes qui revelent l’absurdite des conventions bourgeoises.

Quelle est la difference entre les farces et les grandes pieces de Tchekhov ?

Les farces de Tchekhov (L’Ours, La Demande en mariage, Le Jubile) sont des comedies courtes et mordantes, pleines de rebondissements comiques. En revanche, ses quatre grandes pieces (La Mouette, Oncle Vania, Les Trois Soeurs, La Cerisaie) sont des drames subtils ou la melancolie predomine. Meyerhold a voulu montrer que Tchekhov appartient aussi a une veine comique et grotesque.

Qu’est-ce que la biomecanique de Meyerhold ?

La biomecanique est un systeme d’entrainement de l’acteur developpe par Meyerhold dans les annees 1920. Elle repose sur le principe que le corps de l’acteur est un instrument expressif qui doit etre maitrise par des exercices physiques précis. En opposition au systeme psychologique de Stanislavski, la biomecanique part du mouvement exterieur pour atteindre l’emotion interieure.

Dans la même rubrique